Susciter le désir d’apprendre
N°185 - APPRENDRE : LE DÉSIR ET LE DROIT
Marcel THOREL
Susciter le désir d’apprendre
Résumé
Témoignage d’enseignants volontaires pour mener à bien un projet pédagogique centré sur l’idée que
tout enfant est capable d’apprendre, de vivre en bonne intelligence avec les autres, à condition que les
pratiques pédagogiques mises en oeuvre prennent en compte sa culture première et l’associent à
l’élaboration des règles de vie en société.
Table des matières
L’EXPRESSION LIBRE
LA COMMUNICATION
LE TÂTONNEMENT EXPÉRIMENTAL
UNE ORGANISATION COOPÉRATIVE
Nous sommes neuf collègues 1 du mouvement Freinet dans un groupe scolaire de la banlieue
lilloise. Situées en réseau d’écoles prioritaires (REP), l’école maternelle et surtout l’école
élémentaire avaient une mauvaise image : violences physiques et verbales, résultats scolaires peu
brillants en moyenne, changements fréquents d’enseignants. S’ensuivaient une baisse régulière des
effectifs, des fermetures de classes et une image de plus en plus dégradée de l’école élémentaire
dans la ville. En partenariat avec la hiérarchie de l’éducation nationale et en accord avec la mairie,
notre équipe pédagogique s’est installée depuis deux ans.
L’EXPRESSION LIBRE
Notre première tâche a été d’apprendre aux enfants à s’exprimer... librement. Nous avons des
moments privilégiés où chacun peut raconter les petits et grands événements de sa vie. Prendre la
parole, écouter les autres, vaincre sa timidité, ce n’est pas évident. L’enseignant doit créer un climat
de confiance et de respect mutuel. C’est un travail qui demande méthode et opiniâtreté. Petit à petit,
les enfants se sentent reconnus et protégés. Leurs apports, leurs propositions, leurs témoignages
sont pris en compte et donnent lieu à des travaux en classe. La part du maître est essentielle. Il doit
savoir discerner dans ce que dit l’enfant ce qui est important pour lui, ce qui le sensibilise, ce par
quoi il est habité.
L’expression libre s’est également développée grâce aux arts plastiques, au théâtre, au mime, à la
création musicale, à la danse. Notre souci est d’élargir au maximum les moyens d’expression pour
que chaque enfant puisse trouver celui qui conviendra le mieux à sa sensibilité.
Ce travail n’est pas facile. Il serait plus simple pour nous d’avoir des préparations de leçons toutes
faites, des exercices tout prêts. La seule question à régler serait celle de la discipline et de la
soumission des enfants aux consignes... Nous pouvons dire maintenant que tous les enfants, à leur
niveau, se sont appropriés les outils de l’expression libre et qu’ils progressent de jour en jour.
LA COMMUNICATION
S’étant eux-mêmes exercés à l’expression, les enfants sont de plus en plus sensibles aux
productions de leurs camarades. Nous développons le concept de « patrimoine culturel de
proximité », c’est à dire la création d’un fonds d’oeuvres réalisées par les enfants de l’école. Ces
oeuvres dont nous connaissons les auteurs, nous pouvons les critiquer, les imiter, demander des
précisions, des explications. Notre but est de faire accéder nos enfants à la culture, pas à pas.
Pour créer ce patrimoine, il nous faut des moyens de communication. Les textes libres sont édités
dans des recueils, les oeuvres d’arts plastiques sont exposées dans toute l’école, les créations en
musique et en expression corporelle sont présentées aux classes voisines. Les parents sont invités
chaque samedi à l’ « heure des parents » pendant laquelle une sélection des travaux est présentée
avec soin et attention, presque cérémonieusement.
Pour élargir leur environnement culturel, les enfants ont des correspondants en France et au
Sénégal. Ils échangent ainsi toutes sortes de productions et découvrent de nouvelles façons de
penser, d’agir, de vivre. Ces échanges ont pour objectif de développer chez les enfants la capacité à
s’interroger sur leur milieu pour mieux le connaître et par la suite pour agir sur lui.
Prenons l’exemple de la correspondance. Dans une lettre, nos correspondants sénégalais nous
annonçaient qu’ils avaient un nouveau robinet. Un peu circonspects, les enfants de ma classe
déclarèrent qu’ils avaient bien de la chance d’avoir un deuxième robinet dans leur classe. La lettre
suivante nous apprit qu’il s’agissait d’un deuxième robinet... dans le village. De cette façon, nous
nous sommes interrogés sur notre propre rapport à l’eau.
A travers la correspondance, nous nous posons des questions sur notre propre environnement, sur
notre organisation politique et sociale, sur notre façon de nous habiller, de manger, sur nos
traditions...
L’expression et la communication ne suffisent pas pour donner aux enfants le goût d’apprendre,
d’éveiller leur désir d’accéder aux connaissances. L’enseignement frontal, l’exigence d’une
soumission des élèves aux injonctions des professeurs, les notes, les classements, ne sont-ils pas
une forme de violence ? Tout être humain recherche la gratification. S’il ne la trouve pas, il fuira, il se
réfugiera dans l’inhibition ou dans la rébellion.
LE TÂTONNEMENT EXPÉRIMENTAL
L’école doit mettre en oeuvre de nouveaux moyens pour permettre aux enfants de construire leurs
connaissances, de devenir des sujets et non pas des receveurs passifs. Célestin Freinet a
développé l’idée du tâtonnement expérimental, mode d’apprentissage basé sur la méthode naturelle
d’apprentissage. Dans notre école, beaucoup d’enfants étaient catalogués comme mauvais élèves
et un fatalisme décourageant semblait rendre acceptable cet état de fait. En travaillant à partir de
leurs propositions, nous avons maintenant des enfants qui mènent des recherches, bref qui
s’inscrivent dans une dynamique de travail.
Les enseignants de l’école se sont formés pour changer leur propre regard sur les mathématiques,
sur les sciences, sur l’histoire, sur la géographie. Cette formation nous permet d’accueillir les
propositions souvent complexes des enfants. L’école part du simple pour aller vers le complexe, elle
décompose pour recomposer par la suite. Nous pensons qu’il ne faut pas avoir peur de partir de la
complexité de la vie. Il faut apprendre à nos enfants à se questionner sans cesse, à émettre des
hypothèses, à échafauder des stratégies pour explorer les problèmes de sciences, de
mathématiques, d’histoire, de géographie.
L’enseignant devient celui qui va aider à éclairer des situations en mettant les enfants en relation
avec les connaissances, les oeuvres du patrimoine, tout en respectant leur cheminement, leurs
essais timides ou malhabiles. Nous avons observé cette transformation chez les enfants de notre
école. Ils sont maintenant tous au travail. Nous ne prétendons pas en faire des petits génies. Nous
avons l’ambition de leur donner les moyens de s’exprimer, d’expérimenter, d’argumenter, de
communiquer, de prendre des initiatives.
Le projet de cette école est très ambitieux et nous le voulons ainsi avec en plus une grande
exigence culturelle. Mais nous connaissons aussi les vicissitudes du quotidien. Il faut faire face aux
attitudes parfois négatives, aux incompréhensions, aux tensions avec les familles. Sur ce plan, notre
travail consiste à instaurer un nouveau mode de relations, en rupture avec les relations sociales et
familiales vécues par bon nombre de nos enfants.
UNE ORGANISATION COOPÉRATIVE
Il s’agit de permettre à chaque enfant de trouver les meilleures relations sociales possibles pour
travailler dans de bonnes conditions. Dans chaque classe, le conseil de coopérative hebdomadaire
permet de faire le point sur la vie de la classe, d’élaborer les projets à venir, d’évaluer les
réalisations, d’essayer de trouver des solutions aux conflits, de créer les lois qui vont nous permettre
de vivre en bonne intelligence. A titre d’exemple voici les lois actuelles qui régissent la vie de la
classe de CM 1. Ces lois peuvent être transformées chaque semaine, amendées ou annulées.
On peut parler avec la petite voix pendant le travail individuel.
Nous ne devons pas parler avec la « grosse voix » tant que le responsable ne nous a pas donné la
parole.
Nous ne pouvons pas nous lever tant que quelqu’un parle à toute la classe et nous ne levons pas la
main tant qu’il n'a pas terminé.
Les violences physiques et verbales sont interdites.
Quand quelqu’un parle à toute la classe, on se tait.
Pour être autonome, il faut avoir toutes ses croix (respect des lois), respecter le contrat de travail,
soigner son travail.
Il faut respecter le matériel de la classe et de l’école.
On ne joue pas et on ne court pas dans les escaliers.
Chaque semaine également se réunit le conseil d’école d’enfants, qui comprend deux délégués de
chaque classe. Ce conseil élabore les lois de la récréation, de la vie de l’école en général. Les
délégués sont chargés de communiquer les remarques et les décisions de chaque conseil de
classe. Ces cadres coopératifs, les nombreux affichages, les rappels constants à la loi ont créé un
climat de confiance dans l’école, chacun sait maintenant ce qu’il a à faire, comment il doit se
comporter. Chacun sait aussi que ces décisions ont été prises démocratiquement.
note:
1 Fabienne Bureau, Pascale Calcoen, Thierry Focquenoey, Sylvain Hannebique, Sylvie Legris, Agnès
Nicolas, Danielle et Marcel Thorel, Marie-Anne Wangermée.
source:
Marcel Thorel. «Susciter le désir d’apprendre». Revue Quart Monde, N°185 - Apprendre : le désir et le
droitAnnée 2003Revue Quart Monde
document.php?id=1911
Quelques mots à propos de : Marcel THOREL
Marcel Thorel et son équipe pédagogique animent le groupe scolaire Concorde de Mons en Baroeul
(Nord)